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Le Recueil Factice
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9 leçons des bibliothèques danoises

Nicolas Beudon
Le billet qui suit s’inscrit dans le prolongement de mes précédents textes consacrés aux bibliothèques du nord de l’Europe. La question à laquelle je vais tenter de répondre est la suivante : en quoi réside la singularité des bibliothèques danoises, qui sont beaucoup plus fréquentées que les établissements français ? Encore une fois, il va beaucoup être question d’espaces, mais il m’a semblé utile d’élargir le focus et d’évoquer, pour commencer, l’organisation de la lecture publique au Danemark, qui diffère fondamentalement de ce qui se fait en France. Tout au long du texte, je synthétiserai mes conclusions sous la forme de « leçons ».

La loi sur les bibliothèques

Pendant longtemps, la différence la plus notable entre les bibliothèques françaises et danoises a résidé dans l’existence d’un cadre légal. Le Danemark dispose en effet d’une loi sur les bibliothèques depuis 1920, fruit d’une longue tradition d’éducation populaire, perméable très tôt au concept de public library né aux États-Unis.

La France s’est, pour sa part, dotée d’une loi bien plus tard, en 2021 seulement, soit plus d’un siècle après. Avec ce texte, peut-on dire que la France s’est rapprochée du modèle danois ?… Absolument pas ! Et cela saute aux yeux lorsqu’on examine les deux textes.

La loi française, dite loi Robert, détaille longuement le rôle et les missions des bibliothèques, mais derrière une profusion de principes, elle comporte très peu de contraintes : les plus notables sont l’accès libre et la consultation gratuite, qui sont des obligations pour le moins élémentaires.

La loi danoise, dont la dernière révision date de 2005, est beaucoup plus succincte. Contrairement à la loi française, elle ne parle pas d’illettrisme, d’illectronisme, d’accessibilité aux personnes handicapées, de patrimoine linguistique, de droits culturels, etc. On peut même considérer que son contenu est un peu daté. Contrairement aux lois norvégiennes et finlandaises (qui sont plus récentes), elle n’évoque pas du tout la contribution des bibliothèques à la démocratie et à la citoyenneté, leur fonction de lieux d’échange et de rencontre.

Par contre, elle est très contraignante, puisqu’elle impose à chaque commune du pays de disposer d’une bibliothèque permettant à toute personne déclarée à l’état civil d’emprunter gratuitement des documents multisupports.

Pour comprendre la portée réelle de cette obligation, il faut savoir qu’une commune danoise est grosso modo l’équivalent d’une intercommunalité française en termes d’échelle, d’un département en termes de compétences et d’une grande ville en termes de moyens humains et financiers. Il n’y a pas d’échelon administratif plus fin. Le pays compte 98 communes pour 5,9 millions d’habitants, contre près de 35 000 en France pour 67 millions d’habitants. Ce maillage territorial très compact découle d’une réforme majeure menée en 2007 qui a divisé le nombre de communes par 3, avec l’instauration d’un seuil minimal à 20 000 habitants (sauf exceptions insulaires).

Si l’on en revient aux bibliothèques danoises, ce qui fait leur force, ce n’est pas la simple existence formelle d’une loi, mais l’obligation légale d’un réseau national formant un maillage aligné sur celui des communes. C’est de là que découlent certaines différences essentielles entre les bibliothèques françaises et danoises.

Leçon danoise #1

Une loi sur les bibliothèques est vraiment structurante quand elle impose des contraintes, pas quand elle se contente d’énumérer des missions et des principes.

Un réseau national plus cohérent et plus performant qu’en France

Le réseau de lecture publique danois a évolué en même temps que l’organisation administrative du pays. Depuis les années 80, on est passé de 1000 bibliothèques publiques à 500 (soit 1 pour 12 000 habitants). De ce fait, il n’y a pour ainsi dire pas, au Danemark, de très petits établissements, mal équipés, en sous-effectif, pas intégrés dans un réseau et très peu ouverts, comme on en connaît trop en France.

Chez nous, c’est l’inverse : en 40 ans, le nombre d’établissements a été multiplié par 2 pour atteindre aujourd’hui le nombre de 16 000 environ, soit 1 bibliothèque pour 4000 habitants. 88% d’entre elles font moins de 500 m², 73% moins de 200 m². Avec du recul, cette croissance exponentielle et ce penchant pour les micro-sites sont loin d’avoir été payants : en France, le taux d’inscrits emprunteurs tourne autour de 10% de la population, alors qu’il est presque 3 fois plus élevé au Danemark (27% en 2025).

Cette efficacité plus grande se fait à moyens égaux mais mieux déployés. En matière de ressources humaines par exemple, on observe en France et au Danemark un ratio par habitant comparable, avec environ un agent pour 2 000 habitants. En revanche, comme il y a moins de structures, un établissement danois dispose typiquement de 13 emplois en équivalent temps plein, contre 4,7 en moyenne en France (dans les bibliothèques desservant plus de 2 000 habitants).

La question des heures d’ouverture est encore plus révélatrice : alors que la moyenne hebdomadaire tourne autour de 12 heures en France, elle est de 101 heures au Danemark (source). Ce chiffre impressionnant découle non seulement d’effectifs plus nombreux, mais aussi de l’adoption généralisée de l’accès sur carte lors de plages sans personnel (c’est le principe de la bibliothèque ouverte auquel j’ai consacré un précédent billet).

Leçon danoise #2

Des bibliothèques moins nombreuses mais beaucoup plus ouvertes sont susceptibles de toucher un public bien plus important.

Une culture de la mutualisation

L’existence d’un réseau national favorise les stratégies de mutualisation, même lorsqu’elles ne sont pas formellement inscrites dans la loi.

La quasi-totalité des bibliothèques danoises utilise ainsi un SIGB commun (Cicero) et une même plateforme web (Folkebibliotekernes CMS), tous les deux hébergés au niveau national (les établissement locaux n’ont rien à installer ou administrer).

Elles ont toutes accès à un seul et même bouquet national de ressources numériques. Encore une fois, il s’agit d’un choix payant : en 2019, 29% de la population avait consulté les ressources numériques proposées par les bibliothèques (source)… soit 100 fois plus que la moyenne française relevée dans une étude de 2020 portant sur les ressources en ligne des bibliothèques départementales.

Encore plus étonnant pour nous Français : les bibliothèques ont la possibilité de déléguer, si elles le souhaitent, tout ou partie du circuit du document (acquisitions, catalogage, équipement) à des services mutualisés ou à des prestataires nationaux. Cette organisation permet de dégager encore plus de temps pour les missions d’accueil, de médiation et d’animation.

La mutualisation implique parfois une forme de standardisation ou d’homogénéisation. Sur les rayons, il est par exemple frappant de voir, dans chaque bibliothèque du pays, des ouvrages qui sont tous reliés, couverts et cotés de la même manière, avec des dos colorés qui forment des « murs de livres » bien plus homogènes qu’en France. Le fait que les sites web soient quasiment tous identiques (et extrêmement sobres) peut également donner le sentiment d’un déficit d’identité, évoquant davantage des services administratifs que des lieux culturels.

Des exemples de livres reliés par le prestataire BibMedia, aux dos caractéristiques, que l’on retrouve dans la plupart des bibliothèques danoises (photo 1, source : BCI).

Leçon danoise #3

Des outils et des pratiques mutualisés au niveau national sont infiniment plus efficaces qu’un foisonnement d’initiatives locales.

Une « recette » récurrente pour les espaces

Cette standardisation est également perceptible dans l’aménagement intérieur. Les bibliothèques danoises, qui sont réputées pour la qualité de leurs espaces, ne se ressemblent pas toutes, mais on retrouve dans la plupart d’entre elles des partis pris d’aménagement et des choix de mobilier convergents.

La bibliothèque danoise typique comporte ainsi :

  • Des rayonnages fournis par l’entreprise Lammhults Biblioteksdesign
  • Des marques danoises réputées pour les assises (HAY, Muuto, Fritz Hansen…).
  • Du mobilier de valorisation composé à l’aide de modules GRID system.
  • Des éléments réalisés sur mesure, présents de façon plus ou moins importante, qui prennent souvent la forme de gros blocs colorés, permettant de porter des fonctions spécifiques et de créer une identité distinctive.

Cette « recette » répandue rend les bibliothèques danoises très différentes de celles des Pays-Bas par exemple (un autre pays où les bibliothèques publiques bénéficient d’espaces hautement qualitatifs). Les bibliothèques néerlandaises ont souvent des identités visuelles fortes, avec des ambiances denses, texturées et beaucoup de décor. Les espaces sont fréquemment conçus par des agences de design qui apportent une patte caractéristique. 

Les établissements danois sont généralement plus sobres et rarement tape-à-l’œil. Le rythme des réaménagements est proche de celui qu’on observe en France, avec une refonte majeure des espaces tous les 15 à 20 ans (encore une différence avec les Pays-Bas où ce rythme est un peu plus soutenu). Comme en France, une grande partie du design d’espace semble prise en charge par des fournisseurs de mobilier spécialisés (plutôt que par des agences de design). 

En bref : le contexte danois est très proche de celui que nous connaissons. Les produits Lammhults sont d’ailleurs commercialisés chez nous par BCI et nous avons facilement accès à la quasi-totalité du mobilier danois. Cela n’implique pas pour autant qu’il est aisé de créer une bibliothèque « à la danoise » en France ! En effet, l’originalité des bibliothèques danoises ne vient pas tant du choix de mobilier que de la façon de penser les espaces.

Leçon danoise #4

Des espaces réussis ne viennent pas (principalement ou uniquement) du choix de mobilier, sinon les bibliothèques françaises seraient aussi réputées que les danoises étant donné que nous avons accès aux mêmes produits.

Des espaces pensés autrement

Comment sont pensés les espaces des bibliothèques danoises ? J’ai déjà rédigé de nombreux billets consacrés à l’aménagement intérieur des bibliothèques scandinaves et je vais essayer d’éviter la redite.

Deux points méritent selon moi d’être soulignés.

1) D’abord, les bibliothèques danoises sont conçues en partant du postulat que le public est autonome.

Le libre accès aux collections est un principe que l’on retrouve évidemment en France, mais nous avons, davantage que les Danois et les Scandinaves, tendance à considérer que le public doit être accueilli, soutenu et accompagné (à ce sujet : voir ce billet). Concrètement, cela se traduit par des bibliothécaires plus visibles et par du mobilier de médiation plus massif et central.

Ce choix professionnel a un effet pervers du point de vue de l’aménagement intérieur : il implique que l’on peut toujours balayer de la main des problèmes de design (comme des zones peu lisibles, un classement difficile à comprendre, une signalétique imparfaite, des cheminements peu naturels ou un déficit d’accessibilité…) en se disant : « de toute façon, on est là pour aider les gens qui sont en difficulté. » Cette façon de raisonner est pour ainsi dire proscrite au Danemark, où la plupart des bibliothèques proposent de larges plages horaires sans personnel.

Par conséquent, les espaces doivent impérativement être pensés pour soutenir l’autonomie. Ils doivent être à la fois dégagés et visibles mais aussi lisibles, avec des fonctions et des usages clairement matérialisés. Du côté des collections, leur mise en espace doit faciliter la recherche et la découverte, sans assistance humaine.

Ces impératifs se traduisent par des choix de design récurrents : un zonage clair et intuitif, une signalétique simple et graphique, de nombreux dispositifs de merchandising, des écrans d’affichage dynamiques et des interfaces tactiles attrayantes, du mobilier d’accueil léger (parfois escamotable lorsque le personnel n’est pas présent), etc.

L’addition de ces différents partis pris aboutit à des lieux très faciles d’utilisation. En entrant dans une bibliothèque danoise, un visiteur français perçoit d’emblée un niveau d’exigence en matière de conception plus élevé qu’en France, même lorsque l’ambiance est sobre, le mobilier classique ou un peu daté.

Des exemples d’éléments qui permettent d’outiller l’autonomie du public : des dispositifs de merchandising, des écrans d’affichage dynamiques et des interfaces tactiles, du mobilier de médiation léger et mobile.

Leçon danoise #5

Vous souhaitez améliorer vos espaces  ? Commencez par les examiner en vous demandant « le public pourrait-il s’orienter, utiliser les services, comprendre ce qu’on lui propose et trouver ce dont il a besoin sans aucune assistance humaine ou consigne écrite ? » Si ce n’est pas le cas, essayez de tendre vers cet idéal.

2) Deuxième point remarquable : les espaces danois sont souvent zonés différemment, en appliquant la philosophie des 4 espaces.

Les 4 espaces, c’est ce concept danois selon lequel chaque bibliothèque doit disposer d’espaces inspirants (qui éveillent les sens et la curiosité), d’espaces de sociabilité (où séjourner et retrouver des gens), d’espaces de travail (où apprendre et étudier), et d’espaces d’activité (où l’on peut jouer, bouger, créer). Cette approche a été développée il y a une quinzaine d’années alors que de nombreux établissements cherchaient à se transformer, en lien avec la réforme des communes et le déploiement des bibliothèques ouvertes.

Au-delà des 4 espaces en tant que tels, ce modèle invite surtout à aborder autrement le zonage des bibliothèques. Classiquement, en bibliothèque, les espaces sont organisés par offre ou par support (fonds adulte ou jeunesse, romans, documentaires, presse…). Cette approche, centrée sur le quoi (que trouve-t-on ?) plutôt que sur le pourquoi (que vient-on faire ?) donne naturellement une place dominante aux collections, au détriment d’autres fonctions (comme la sociabilité, qui n’est pas une « offre » en tant que telle). Elle peut également générer des frictions (par exemple dans un espace numérique, cohérent du point de vue de l’équipement mais mêlant des usages ludiques et studieux).

L’approche danoise consiste plutôt à partir de ce que le public vient faire et ressentir. Elle donne souvent lieu à des zonages originaux qui peuvent sembler très « décloisonnés » avec un regard français.

La bibliothèque de Tårnby, juste à côté de l’aéroport de Copenhague, est par exemple construite sur 2 étages correspondant à des types d’énergie différents. Le rez-de-chaussée est « la zone de l’aventure » où l’on retrouve les collections à forte rotation et les activités dynamiques (espace petite enfance, espaces de sociabilité et d’animation…), alors que l’étage est « la zone de la connaissance » avec des collections (adultes et jeunesse mêlées) plus statiques et une ambiance plus feutrée.

La bibliothèque d’Herning est l’une des plus étonnantes du point de vue du zonage. Le rez-de-chaussée (qui représente environ la moitié des espaces publics) est un espace vaste, dégagé et traversant, avec beaucoup de tables de présentation, d’assises, de coins confortables, un grand café, un espace pour les enfants, un fablab… On y trouve seulement 10% des collections, mais qui représentent 40% des prêts. Le sous-sol, réunit 90% des collections implantées de façon dense et linéaire, à la façon d’une réserve, et des espaces de travail fermés ou éloignés des circulations principales. Comme à Tårnby, le fil conducteur des espaces est l’ambiance, le type de posture ou d’énergie, plutôt que la segmentation des collections par thème, support ou public.

Ci-dessus : un aperçu du rez-de-chaussée de la bibliothèque d’Herning (carrousel 1) et du sous-sol (carrousel 2). Alors que le rez-de-chaussée est très aéré, cosy et dynamique, le sous-sol est extrêmement dense en rayonnages, très segmenté et très statique. Chaque étage représente 50% des espaces publics. L’expression « deux salles, deux ambiances » a rarement été aussi adéquate.

Leçon danoise #6

Si vous aménagez une bibliothèque, envisagez l’espace comme un camaïeu de postures et d’énergies à rapprocher ou éloigner en fonction des cas, et utilisez les usages comme fil conducteur principal. Évitez de partir dès le départ de zones toutes faites, axées sur les contenus ou les supports (comme la section jeunesse, l’espace presse, la salle multimédia, etc.).

Des espaces jeunesse vastes, décloisonnés et dynamiques

Une conséquence majeure de la philosophie d’aménagement « à la danoise » est le décloisonnement de fonctions qui sont séparées ou isolées dans le zonage classique des bibliothèques. La jeunesse est l’exemple le plus frappant. Les espaces dédiés aux enfants occupent toujours une place très visible, parfois même centrale.

Ils sont systématiquement complétés par des espaces ou fonctions « supports » utilisés par les adultes accompagnateurs : zones destinées au goûter, au biberon ou à l’allaitement, vestiaires, casiers, rangements pour chaussures, et surtout parkings à poussettes. À la bibliothèque centrale de Copenhague, l’espace poussettes est si vaste qu’il ressemble à un parking automobile !

Des fonctions supports dans les espaces jeunesse : parking à poussettes, rangement pour chaussures, vestiaire, zone identifiée pour l’allaitement/biberon.

Le choix d’accorder une place centrale à l’enfance découle d’une politique nationale désormais ancienne. En 1999 déjà, Hélène Jacobsen évoquait dans un article du BBF le mélange des collections adultes et jeunesse comme une stratégie typiquement danoise visant à créer des « bibliothèques familiales ». Au-delà des bibliothèques, il faut aussi noter que la société danoise est bien plus tolérante que la nôtre vis-à-vis des enfants présents dans l’espace public (à ce sujet, voir ce témoignage d’une maman sur Tik Tok).

L’orientation jeunesse des bibliothèque s’est accentuée depuis la publication d’un rapport en 2017 qui pointait une baisse de la lecture chez les jeunes Danois. Pour répondre à cet enjeu, la bibliothèque de Copenhague a réaménagé son étage jeunesse en 2020 pour en faire un espace pilote, avec des collections mais aussi de nombreux modules proposant des activités ludiques permettant de s’initier à la lecture (comme des lettres géantes à manipuler). Conformément à la pratique de mutualisation à la danoise, ces modules sont sous licence libre et on les retrouve dans de nombreux établissements. 

Un aperçu de l’espace jeunesse de la bibliothèque de Copenhague (photos : bibliothèque de Copenhague). Pour en savoir plus, consultez ce précédent billet.

À Copenhague comme ailleurs dans le pays, les sections jeunesse sont conçues comme de véritables espaces d’activité, permettant aux enfants de dessiner, de jouer, de se déguiser, de développer leur motricité. Ils comportent souvent des gradins, des bassins, des petites cabanes ou des grottes, des jeux, des jouets ou même des dispositifs ludiques venus tout droit des aires de jeu extérieures : toboggans, échelles de corde, tunnels, marelles…

Quelques exemples de dispositifs ludiques et d’espaces jeunesse actifs.

La priorisation du public familial

Évidemment, tout cela génère beaucoup d’énergie qui peut entrer en conflit avec d’autres usages. En examinant les avis Google de certaines bibliothèques, en particulier les plus récentes, on découvre de nombreuses critiques portant sur le bruit ou la présence des enfants. Les réponses des bibliothécaires sont généralement très claires et très fermes : « c’est un choix assumé », « la bibliothèque est un lieu de vie », « les familles sont aussi légitimes que les autres usagers », « si vous cherchez le calme, des espaces spécifiques existent pour cela. »

Cette posture mérite une nouvelle fois d’être mise en regard des pratiques française. Nos bibliothèques prétendent souvent être ouvertes à tous les publics et tous les usages. Mais, à moins de disposer d’espaces importants, « tous les usages » peuvent rarement être accueillis de façon égale dans un même lieu. Lorsqu’aucune priorité n’est explicitement assumée, ce sont souvent les publics les moins enclins à se plaindre, comme les enfants, qui sont les moins bien servis, en termes d’espaces, de confort ou de services.

En France, le public jeunesse représente dans la plupart des bibliothèques municipales 40 à 50 % des inscrits, et le public familial, adultes compris, encore davantage. Ce sont donc, de fait, les usagers majoritaires. Pourtant, beaucoup d’établissements dédient moins de 15 % de leurs espaces publics à la jeunesse. Détail révélateur : beaucoup de lieux, qui accueillent pourtant des dizaines de classes et des centaines d’enfants par an, ne disposent même pas d’un vestiaire digne de ce nom.

Les Danois ont fait le choix inverse, en priorisant de façon volontariste la jeunesse. Les usages calmes et studieux ne disparaissent pas pour autant (ils constituent un bloc à part entière dans les 4 espaces), mais ils sont souvent concentrés dans des zones dédiées (carrels, cabines, salles vitrées, espace éloigné des circulations). C’est l’inverse de la stratégie habituelle en France où l’on a davantage tendance à séparer les activités dynamiques ou bruyantes en les localisant dans des salles d’animation.

Leçon danoise #7

Un lieu public qui prétend simplement être « ouvert à tous » fait souvent des choix implicites qui favorisent certains publics ou usages au détriment des autres, mais sans le conscientiser.

Faites le travail inverse : identifiez clairement à qui votre établissement s’adresse, les profils ou les usages prioritaires et ceux qui sont secondaires. Alignez votre offre et vos espaces avec cette stratégie.

Les tensions possibles du modèle danois

Le cas de la jeunesse me permet de pointer une tension potentielle dans la philosophie danoise, qui découle de la conjonction d’une approche multifonction et multiusages (induite par le concept des 4 espaces) et de la place centrale accordée aux enfants et aux familles (qui ont des comportements souvent bruyants). Sans être incompatibles, ces deux orientations nécessitent beaucoup de doigté pour s’harmoniser. 

Dans les lieux qui sont bien pensés, les usages cohabitent de façon remarquable. À Herning par exemple, le mix est très réussi grâce à un lieu qui propose de nombreux coins et recoins formant un véritable camaïeu de zones plus ou moins visibles, plus ou moins passantes ou cloisonnées, plus ou moins calmes ou énergiques

Dans d’autres lieux en revanche, mon point de vue de bibliothécaire, de touriste et d’usager ponctuel rejoint certains avis Google : la présence à la fois de nombreux enfants et d’espaces très ouverts peut dégrader l’expérience globale.

Deux facteurs jouent selon moi un rôle critique :

1. La présence ou pas « d’articulations »

Pour que des usages variés cohabitent dans un lieu décloisonné, celui-ci doit impérativement comporter des articulations (pour reprendre le terme de l’architecte Herman Hertzberger), c’est-à-dire des coins, des recoins, des angles, des niches ou des alcôves, des différences de hauteur du sol ou du plafond créant des effets de seuil, du mobilier semi-cloisonnant comme des claustras ou des étagères traversantes.

Ces dispositifs permettent de sérier les usages de façon douce. Lorsqu’ils sont absents ou trop peu présents, la bibliothèque prend la forme d’une grande boîte amorphe où tous les usages se percutent. C’est le cas, selon moi, dans la récente bibliothèque de Nørrebro à Copenhague, très réussie visuellement, mais où beaucoup de séjourneurs adultes sont contraints de porter des casques antibruit et qui totalise un nombre record d’avis négatifs en ligne.

La bibliothèques de Nørrebro à Copenhague : un très beau lieu avec beaucoup de caractère, situé dans un ancien dépôt de tramways,  mais qui souffre du syndrome de la grande boîte.

Si, sur le plan architectural, votre établissement prend la forme d’une boîte unique génératrice de conflits d’usages ou de bruit : pas de panique, tout n’est pas perdu ! Le mobilier peut parfois corriger ou amoindrir ce problème. L’entreprise Lammhults décrit par exemple ici le cas de la bibliothèque d’Aabenraa où elle s’est efforcée de créer des « pièces dans la pièce », afin de mieux dispatcher les usages tout en accordant une place importante à la jeunesse.

2. L’échelle

Le second élément critique est l’échelle. Un petit établissement doit obligatoirement accepter une forme de spécialisation dans le spectre des usages qu’il accueille. En revanche, une grande bibliothèque (comptant plus de 2000 m² d’espaces publics par exemple) doit par essence accueillir des usages plus nombreux et plus variés : depuis l’étudiant qui bachote au bébé, en passant par l’emprunteur pressé, le senior qui lit le journal et le chômeur qui rédige son CV.

Face à une telle diversité, le mélange débridé peut être contre-productif. En tant qu’usager, j’ai trouvé très inconfortable la gigantesque DOKK1 située à Aarhus (60 000 m², dont environ 17 000 m² pour la fonction bibliothèque). Certains croisements de fonction ne m’ont pas convaincu (par exemple : des tables de travail saturées d’étudiants adossées à de vastes aires de jeux pour enfants). Pour l’anecdote, au cours de deux visites de plusieurs heures, je n’ai jamais réussi à trouver une place assise avec une prise. La bibliothèque principale de Copenhague (6000 m²), où la jeunesse bénéficie comme on l’a vu d’un étage dédié, m’a semblé certes moins spectaculaire, mais au final beaucoup plus fonctionnelle.

En France, par rapport au Danemark, nous avons beaucoup plus de très petits établissements (bibliothèques de quartier, rurales, ou associatives), mais aussi davantage de grands sites (bibliothèques centrales de grandes villes, têtes de réseaux intercommunales, BMVR). La philosophie danoise, qui consiste à penser les espaces en partant des usages plutôt que des collections, est pertinente dans tous les cas. Mais les partis-pris danois les plus radicaux, comme le décloisonnement complet de la jeunesse, me semblent plus adaptés aux lieux plus petits.

Leçon danoise #8

Un décloisonnement très fort des espaces est plus pertinent et plus facile à mettre en œuvre dans un lieu plus petit. Dans un établissement plus grand, il est préférable de séparer les usages ou les publics très spécifiques. Même dans les établissements de taille modeste, des « articulations » sont nécessaires pour sérier les usages : les espaces en forme de « grande boîte » unique sont à éviter à tout prix.

Une philosophie à adapter plutôt qu’à copier

Ces dernières observations me permettent, pour conclure, de souligner que l’approche danoise des bibliothèques est extrêmement intelligente, très cohérente, parfois très osée, mais qu’elle n’est pas un idéal absolu et qu’elle n’est pas transposable telle qu’elle dans n’importe quel contexte :

  • Elle s’inscrit dans un cadre organisationnel, institutionnel et même culturel spécifique, très différent de celui que l’on connaît en France.
  • L’aménagement intérieur s’appuie souvent sur des choix forts (comme le décloisonnement de la jeunesse) qui peuvent impliquer des contreparties, parfois des écueils ou, au minimum, des points de vigilance.

Si l’on veut s’inspirer des réussites des bibliothèques danoises, en particulier en matière d’espaces, faire du copier-coller comme le font certains architectes français en imitant des « gestes » récurrents (modules ludiques colorés, escaliers en gradins, faible cloisonnement, mobilier « scandinave », etc.) n’est pas suffisant. Cela peut même aboutir à des lieux dysfonctionnels.

Les bibliothèques danoises ne sont pas « meilleures » grâce à des moyens plus importants ou à des choix purement techniques, mais parce qu’elles s’appuient sur une philosophie cohérente, appliquée de façon à la fois consciente et méthodique.

C’est cette philosophie globale, qui est à la fois centrée sur les usages et volontariste dans ses partis pris, qui peut être une source d’inspiration précieuse pour les bibliothécaires français.

Leçon danoise #9

Il n’y a pas de recettes toutes faites pour créer des bibliothèques réussies. L’essentiel est d’avoir une philosophie cohérente et consciente, et de l’adapter aux spécificités d’un bâtiment, d’un projet d’établissement, d’un public ou d’un territoire.

2 Commentaires

  1. Benoit

    Merci pour cet article, passionnant comme toujours.
    Tout est intéressant mais je me pose une question sur le début et la loi qui rend obligatoire les bibliothèques en commune : n’est-ce pas un horizon souhaitable mais impossible légalement en France en vertu de la libre administration des collectivités territoriales ?

    Réponse
    • Nicolas Beudon

      Merci Benoît !

      Bonne question.

      En fait, le point que vous soulevez touche une différence de culture et de vision des bibliothèques plutôt qu’un enjeu juridique.

      En effet, malgré la décentralisation, la France n’est pas réputée pour avoir un État central faible, bien au contraire : l’État n’hésite pas à imposer des missions ou la gestion de certains établissements aux différentes collectivités territoriales.

      Par exemple, en matière éducative, c’est l’État qui définit la carte scolaire et la gestion des établissements est imposée aux communes (écoles maternelles et primaires), aux départements (collèges),et aux régions (lycées).

      On pourrait tout à fait imaginer la même chose pour les bibliothèque… et d’ailleurs c’est le cas en partie pour les BDP que la loi Robert traite d’ailleurs de façon étrange : les département n’ont pas le devoir d’en créer… mais l’interdiction d’en supprimer quand elles existent ! Ça donne vraiment le sentiment d’un texte « réactif » (les Yvelines ayant supprimé leur BDP il y a quelques années) plutôt qu’à vocation structurante.

      Pour en revenir aux bibliothèques publiques : pourquoi les communes ou intercommunalités n’ont-elles aucune obligation d’en créer ? Tout simplement parce qu’en France, une bibliothèque publique n’est pas considérée comme un « must have », un élément de base de l’infrastructure démocratique (comme les écoles), mais comme du « nice to have ». En gros, les bibliothèques sont mises sur le même plan que les piscines. Au Danemark au contraire, elles sont perçues comme des institutions essentielles.

      Je pense que le défi vient surtout de là (à cela s’ajoutent d’autres facteurs : la géographie de la France, qui est bien plus grande que le Danemark, le poids des logiques locales de « chapelle », etc)

      Réponse

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