La bibliothèque d’expérience : un concept à redécouvrir
Parler de « bibliothèque lieu d’expérience » en France aujourd’hui, c’est un peu comme rejouer ce scénario de science-fiction bien connu où un individu cryogénisé dans le passé se réveille à une autre époque. Dans le monde francophone en effet, ce concept peut sembler neuf et innovant. Mais ailleurs, notamment aux Pays-Bas et en Flandre, c’est une notion déjà ancienne.
Durant les années 2000 et 2010, l’idée de bibliothèque d’expérience (pour utiliser un terme plus proche du néerlandais belevenisbibliotheek) a servi de ligne directrice à de nombreux établissements qui l’ont employée tour à tour comme un concept défini de façon rigoureuse, et comme un mot d’ordre un peu nébuleux mais fédérateur (une ambivalence que l’on retrouve en France avec le terme « bibliothèque troisième lieu »).
Après 25 ans d’utilisation, évidemment, la force de ce mot d’ordre s’est émoussée et il est peu à peu passé de mode. Dans ses récents documents stratégiques, le réseau des bibliothèques d’Amsterdam expose même son intention de passer du modèle de la bibliothèque d’expérience à un autre paradigme, celui de la bibliothèque communautaire (un basculement que j’évoque ici).
En ce qui me concerne, je plaide au contraire pour une réactivation de ce concept chez nous, en France. En effet, bien qu’issu d’un contexte, d’une culture professionnelle et d’une époque qui ne sont pas les nôtres, il permet de poser de façon originale la question : qu’est-ce qu’une bibliothèque aujourd’hui ?, une interrogation plus que jamais d’actualité alors que nous sommes confrontés depuis plus de quinze ans à l’essoufflement du « modèle médiathèque », déployé dans les années 1980 et auquel nous n’avons toujours pas trouvé de successeur.
Origine et diffusion du concept aux Pays-Bas et en Flandre
Mais avant tout : qu’est-ce qu’une bibliothèque d’expérience ?
En guise de première définition, on peut dire qu’il s’agit d’un type d’établissement qui se donne comme objectif affiché de faire vivre quelque chose à ses usagers, de proposer une expérience sensible et affective, et pas seulement de donner accès à des collections, de fournir des services ou de répondre à des besoins.
Au début des années 2000, de nombreuses bibliothèques néerlandaises commencent à utiliser ce terme, sans que l’on puisse aisément identifier un établissement précurseur. Un article professionnel de 2003 intitulé « La bibliothèque d’expérience est-elle un simple phénomène de mode ? » atteste toutefois que la notion est déjà bien installée à cette date et qu’elle fait même débat (« Is de belevenisbibliotheek een hype? », Informatie Professional, 2003).
Dans les années qui suivent, le concept va s’incarner dans plusieurs lieux emblématiques, comme la DOK de Delft, ouverte en 2007, que certains professionnels considèrent comme «LA bibliothèque d’expérience par excellence » (N. Decrock, « DOK Delft », VVBAD). Parmi les autres exemples fréquemment cités, on peut mentionner OBA Oosterdok (la bibliothèque centrale d’Amsterdam, ouverte en 2007 elle aussi), la bibliothèque de Louvain (réorganisée en 2010), Muntpunt à Bruxelles (2013).
Signe que le concept s’est largement diffusé dans les années 2000, aux Pays-Bas comme en Flandre : en 2012, les Flamands créent un prix de la meilleure bibliothèque (De Beste Bibliotheek van Vlaanderen en Brussel), sur le modèle d’un prix néerlandais créé un peu plus tôt en 2009 (De Beste Bibliotheek van Nederland). Dans leur ouvrage consacré aux bibliothèques d’expérience, Bruno Verbergt, Lieselotte De Snijder et Danie De Sadeleer soulignent une convergence dans les termes employés par les deux jurys, qui louent systématiquement chez les établissements primés « des collections inspirantes, un mode de présentation stimulant, le souci du détail, l’hospitalité, l’attention aux usagers, l’amabilité du personnel, ou encore de beaux bâtiments » (B. Verbergt, L. De Snijder, D. De Sadeleer, Wauw, hier leest men boeken!, LannooCampus, 2013).
Dans ces éléments de langage, les services traditionnels, comme l’offre documentaire, la diversité des supports ou les places de travail, passent au second plan derrière l’expérience vécue, les relations interpersonnelles, la scénographie des espaces et la mise en scène des offres.
Pour Verbergt, De Snijder et De Sadeleer, ce changement de centre de gravité trouve sa source dans des notions de marketing développées quelques années plus tôt, en particulier l’économie de l’expérience, théorisée par les Américains Joseph Pine et James Gilmore.
L’économie de l’expérience
Ce pas de côté en direction du marketing s’explique aisément. Au tournant des années 2000, les bibliothèques publiques se trouvent, comme beaucoup de lieux commerciaux (cinémas, vidéoclubs, magasins de disques, librairies…), face à une concurrence inédite : la démocratisation d’Internet permet désormais d’accéder de chez soi et en quelques clics à une multitude d’informations, de services et de produits. Tous les acteurs qui se définissent comme des intermédiaires, des interfaces ou des médiateurs entrent dans une période de crise, qui n’est toujours pas close aujourd’hui.
L’idée de Pine et Gilmore est que, même dans ce contexte, les lieux commerciaux (et les bibliothèques !) conservent une force qu’Internet est incapable de leur ôter : ce sont des espaces physiques, bien tangibles, qui permettent de vivre quelque chose de réel. Or, les deux essayistes considèrent que l’expérience ainsi procurée est la valeur par excellence au XXIe siècle.
Leur argument repose sur une vision de l’économie exposée dans leur ouvrage de 1999, The Experience Economy. Selon eux, l’humanité a d’abord commencé à produire de la valeur en extrayant des matières premières puis, après la Révolution industrielle, en manufacturant des biens, puis, dans la deuxième moitié du XXe siècle, en transformant ces biens en services, et enfin, aujourd’hui, en convertissant ces services en expériences. À chaque étape, la valeur produite à partir d’une même ressource est plus grande et cette hiérarchie entre matières premières, produits, services et expériences subsiste jusqu’à aujourd’hui.
L’exemple bien connu qu’ils donnent est celui du café. Des grains de café bruts valent 1 à 2 cents par tasse, un paquet de café moulu vaut 5 à 25 cents la tasse, un café servi à un comptoir 50 cents à 1 dollar la tasse, un café servi chez Starbucks 2 à 5 dollars la tasse (ces prix sont ceux de 1999)… et jusqu’à 15 dollars la tasse s’il est servi place Saint-Marc à Venise.
La raison pour laquelle l’enseigne américaine ou le Caffè Florian à Venise peuvent vendre si cher leur boisson, alors qu’il s’agit du même café qu’ailleurs, c’est précisément ce que Pine et Gilmore appellent l’expérience. Ce n’est pas le produit lui-même mais tout ce qui l’entoure : une ambiance, une mise en scène, un récit, des codes reconnaissables, une constellation de sensations mémorables.
L’évolution de la valeur économique, selon Pine et Gilmore. Cliquer pour agrandir.
Dans la réédition de leur livre publiée en 2020, Pine et Gilmore utilisent une formule parlante : selon eux, un lieu de service nous fait gagner du temps, tandis qu’un lieu d’expérience nous permet de dépenser notre temps.
Un lieu de service est purement utilitaire, il répond à un besoin et il peut aisément être concurrencé par un autre acteur, physique ou numérique, plus compétitif. Un lieu d’expérience transmet des sensations, des images et des souvenirs qui se veulent uniques et personnalisés. Il est de ce fait plus difficile à concurrencer. Surtout, selon Pine et Gilmore, les pourvoyeurs d’expérience fournissent exactement ce que recherchent de nombreux consommateurs désormais submergés par le Web de biens et de services à la fois pléthoriques, anonymes et interchangeables.
À quoi ressemble une expérience réussie ?
Pour qu’une expérience soit réussie, Pine et Gilmore énoncent plusieurs principes : définir un thème qui servira de fil conducteur, harmoniser les impressions produites (chaque choix de mobilier, de signalétique ou de terminologie devant être cohérent avec le thème), supprimer tous les signaux susceptibles de contredire ou parasiter le thème, procurer des souvenirs (objets, traces ou images à emporter) qui prolongent la visite sur place, et enfin : solliciter les cinq sens.
Les deux essayistes proposent également une typologie des expériences, construite à partir de deux axes. Le premier décrit le degré de participation du public (est-il passif ou actif ?). Le second décrit son rapport à l’expérience (est-il en position de récepteur extérieur ou immergé dedans ?). En croisant ces deux dimensions, ils distinguent quatre grands registres :
- Le divertissement (réception passive) : on assiste à un spectacle, une lecture, un concert.
- L’apprentissage (réception active) : on est activement mobilisé pour acquérir des connaissances ou des compétences, lors d’un atelier ou d’une formation.
- L’esthétique (immersion passive) : on se laisse envelopper et déborder par ses sensations, comme lorsqu’on profite d’un beau panorama ou quand on fait un tour de manège.
- L’évasion (immersion active) : on est plongé dans un autre monde où l’on est acteur, comme lorsqu’on joue à un jeu vidéo ou qu’on participe à un escape game.
Pine et Gilmore insistent sur le fait que les lieux d’expérience les plus aboutis sont ceux qui peuvent cumuler et croiser ces différents registres.
Les 4 registres d’expérience, selon Pine et Gilmore (cliquer pour agrandir).
Portrait robot de la bibliothèque d’expérience
Les idées issues de The Experience Economy ont exercé une forte influence sur les bibliothèques flamandes et néerlandaises créées ou rénovées entre 2000 et 2020.
Dans ces établissements, l’offre de lecture publique est fréquemment mutualisée avec d’autres services réunis sous un même toit : café, théâtre, musée, cinéma, espace de coworking, fablab, office de tourisme, parfois même équipement sportif (comme à Eemnes, où les lignes de la salle de sport débordent dans la partie bibliothèque).
Le café dans la bibliothèque est un croisement de fonction classique, presque incontournable. Crédit : Bibliotheek Eindhoven.
Une fois entré, on découvre des espaces riches en matières, en textures et en éléments graphiques, dont l’inspiration puise volontiers hors du monde des bibliothèques. Les projets de l’agence Includi comptent parmi les plus emblématiques, avec une direction artistique à mi-chemin entre le café, la maison et le style industriel. À Almere, la bibliothèque évoque plutôt une grande surface culturelle, avec de gigantesques visuels insérés dans les rayonnages ou imprimés sur des tapis.
De Nieuwe Bibliotheek (Almere).
Les thèmes retenus exploitent souvent l’identité locale ou l’histoire du bâtiment (dans le cas de lieux réhabilités). À la Chocoladefabriek de Gouda, située dans une ancienne usine de chocolat, un marquage au sol reproduit le plan et les activités de l’ancien site. À Tilburg, des tables montées sur rails rappellent que l’on se trouve dans un ancien dépôt de trains. À Terneuzen, on peut découvrir, au milieu de la bibliothèque, un phare et un décor de plage qui font référence au caractère portuaire de la ville.
La bibliothèque de Terneuzen comporte de nombreuses références à l’environnement portuaire : un décor de plage imprimé au sol, des cabanes en rondins, et même un phare…. Crédit : Studio Lavoir.
Au-delà des choix de décor, les atmosphères elles-mêmes sont travaillées, en suivant une logique d’univers : on traverse des zones calmes ou animées, permettant de s’isoler ou au contraire de se réunir, chacune avec sa tonalité propre.
Les collections aussi sont mises en scène, avec des techniques de merchandising qui rompent avec l’image de la bibliothèque-entrepôt ou temple du savoir (facing, tables thématiques, rayonnages muraux ou en alcôves, étagères ou présentoirs sur mesure…).
Du côté des activités et animations proposées, on voit fleurir des dispositifs où l’usager est actif ou créatif : espaces gaming, ateliers de loisirs créatifs, murs d’expression, un « dialogue lab » à Tilburg… et même des vélos permettant de pédaler pour recharger son téléphone à Utrecht ! Dans les sections jeunesse, on trouve des jeux et des jouets, des cabanes, des toboggans, des écrans interactifs…
Le StemmingMakerij (ou dialogue lab) de la bibliothèque de Tilburg est un espace original centré sur la prise de parole. Pensé pour recevoir une soixantaine de personnes, il accueille des débats publics, des rencontres citoyennes, des ateliers, etc. Crédit : Mecanoo, LocHal.
Du point de vue de la conception enfin, les espaces ne sont pas imaginés par des fournisseurs de mobilier ou par des architectes généralistes (comme c’est le cas en France la plupart du temps) mais par des designers spécialisés ou des architectes d’intérieur accordant une attention particulière à la scénographie (Concrete à Almere, Mecanoo à Tilburg, La Haye ou Amsterdam, Includi ou ODV-Interieurarchitecten dans de nombreux autres établissements). Chose frappante : dans de nombreux projet, le nom de l’architecte d’intérieur est bien plus mis en avant que celui de l’architecte portant la maîtrise d’œuvre qui est totalement eclipsé.
La bibliothèque d’expérience en images : LocHal (Tilburg), De Nieuwe Bibliotheek (Almere), Muntpunt (Bruxelles). Crédit : Mecanoo, Zeitraum mobel, Cheminsfaisants.
Ces différents choix, une fois empilés, aboutissent à un résultat fondamentalement différent de ce qui se fait à la même époque en France. Dans les années 2000-2010, les médiathèques françaises font elles aussi évoluer leur apparence. Le mobilier blanc prenant la forme d’un élégant bloc sur roulettes se généralise, à la place des éternelles étagères de la marque Borgeaud. Les assises de type collectivités sont remplacées par des marques design (Vitra, Fritz Hansen, Hay…). Les architectes, pour rompre avec l’image supposément vieillotte des bibliothèques, misent beaucoup sur des marqueurs de modernité, comme le verre, le béton, les ambiances monochromes, sobres et homogènes. Ces partis pris sont principalement cosmétiques. Surtout, ils portent une attention limitée au décor et au détail, à la narration et au graphisme, aux différents sens et à l’échelle humaine, bref : à l’expérience.
L’inspiration commerciale comme seul horizon ?
Si l’on essaie de résumer la philosophie néerlandaise et flamande, peut-on dire que la stratégie des bibliothèques d’expérience consiste simplement à transposer dans le monde de la lecture publique des approches développées par les commerces physiques pour résister à la concurrence du Web ?
Oui… mais pas seulement.
Oui, car c’est parfois le cœur même de la démarche. À Almere par exemple, l’agence de design Concrete ne s’est pas contentée de s’inspirer vaguement de l’univers de la vente : elle a littéralement audité différents lieux commerciaux pour en tirer des idées transposables dans la nouvelle bibliothèque.
Cette filiation avec le monde marchand est probablement la raison principale, avec la langue, pour laquelle le concept de bibliothèque d’expérience n’a jamais véritablement franchi nos frontières. Dans un contexte français, où le service public se définit volontiers par opposition au secteur privé, utiliser des techniques commerciales suscite immédiatement la méfiance.
Si l’on s’arrête à cette lecture, on risque cependant de passer à côté de quelque chose d’essentiel. En faisant évoluer leurs bibliothèques, les professionnels néerlandophones ont fait bien plus que singer le monde du commerce ou appliquer des recettes de marketing. En s’inspirant des lieux commerciaux, ils ont surtout redécouvert la force et le potentiel des bibliothèques en tant que lieux (tout court), ne se résumant pas à de simples espaces physiques remplis de mobilier.
Or, un lieu culturel qui ne cherche pas simplement à être utile, qui prend au sérieux les sens et l’imaginaire, qui attache de la valeur au plaisir d’être là, n’est pas forcément une pâle copie de Starbucks, de Disneyland ou d’une boutique Nespresso. Il peut constituer une pièce à part entière dans une politique du sensible.
De la bibliothèque d’expérience à la bibliothèque sensible
Cette idée d’une politique du sensible a été développée récemment par l’essayiste Paul Klotz dans son livre Contre la brutalisation de nos existences. Pour une politique du sensible (Flammarion, 2026).
Son point de départ est le suivant : les politiques publiques s’intéressent volontiers aux revenus, à l’emploi, à la santé ou à la sécurité, mais beaucoup plus rarement aux ressentis des individus. Or, notre époque est marquée par ce que Klotz appelle la brutalisation des sens. Selon lui, les sociétés contemporaines nous exposent à une foule de sensations agressives ou standardisées, qui violentent ou appauvrissent notre rapport au monde.
Parmi ces maux actuels, on peut citer pêle-mêle l’omniprésence des écrans, la saturation informationnelle et l’addiction au numérique, le déficit de sommeil, la sédentarité, la raréfaction des interactions humaines, la pollution visuelle ou sonore, l’éloignement du vivant et de la nature.
Pour Klotz, ces problématiques variées, qui touchent toutes aux sens et aux sensations, sont pleinement politiques et il appelle l’action publique à les aborder de façon frontale. Dans une note publiée par la Fondation Jean-Jaurès (un think tank social-démocrate), il énumère 30 propositions concrètes allant dans ce sens (regroupées dans des rubriques telles que protéger le sommeil, lutter contre la sédentarité ou garantir un droit à la beauté).
La démarche de Klotz est intéressante car elle implique un changement de regard : au lieu d’évaluer uniquement l’action publique à l’aune de besoins utilitaires ou d’objectifs sectoriels, elle conduit à s’interroger de façon globale sur le rapport au monde physique qu’elle rend possible. Un jardin public cesse d’être une simple infrastructure de loisirs pour devenir un environnement sensoriel où l’on se ressource et où l’on renoue avec la nature en ville. Une rue n’est plus seulement un axe de circulation : c’est une ambiance, sonore, visuelle et sociale, qui peut apaiser ou agresser, éloigner ou rapprocher.
On peut dire la même chose des bibliothèques : dans cette optique, ce ne sont pas seulement des réservoirs d’information, mais aussi de véritables milieux sensibles.
Travailler sur l’expérience de la bibliothèque, comme le font les Néerlandophones depuis un quart de siècle, ce n’est donc pas seulement adopter une stratégie de séduction et un positionnement empruntés au commerce. C’est surtout reconnaître que les bibliothèques ont sur nous des effets qui dépassent les services qu’elles rendent : elles nous permettent de nous abriter dans un lieu refuge, d’élargir notre horizon intellectuel, de nourrir notre imaginaire et de stimuler nos sens, de côtoyer des inconnus ou de retrouver des amis.
Dans le modèle classique de la médiathèque à la française, le public est un lecteur, un emprunteur, voire un usager. On pourrait voir dans la bibliothèque d’expérience une invitation à le considérer comme un client. Relue à travers les idées de Klotz, elle conduit plutôt à le considérer comme un être sensible.
Conclusion : quel modèle d’établissement, après la médiathèque?
La bibliothèque d’expérience est un modèle, au sens que donne Anne-Marie Bertrand à ce terme : une représentation partagée de ce que doit être une bibliothèque et de la façon dont elle remplit ses missions, c’est « une ambition, voire une utopie […], l’expression d’un projet politique mais aussi d’une conviction collective » (A.-M. Bertrand, « Le modèle de bibliothèque : un concept pertinent ? », Quel modèle de bibliothèque ?, Presses de l’enssib, 2008).
La France n’est pas étrangère à ce concept de modèle. Elle en a bâti elle-même un très puissant : le modèle médiathèque. Conçu dans les années 1970 et largement déployé dans les années 1980-1990, celui-ci s’appuyait sur une poignée d’idées clés : l’objectif de démocratisation culturelle, l’idéal encyclopédique, le libre accès, la diversité des supports, la valorisation des collections via des animations. Un modèle se définit toujours en rupture avec un autre modèle. La médiathèque ne fait pas exception, elle qui s’est largement construite en opposition avec la bibliothèque patrimoniale, scolaire ou érudite.
Le problème rencontré aujourd’hui par les bibliothèques françaises est double. D’abord, ce modèle ne répond plus aux enjeux contemporains. À l’heure où tout est devenu contenu, où l’information est partout et notre attention sans cesse sollicitée, donner accès à l’information et à la culture ou « constituer des collections encyclopédiques, multi-supports et actualisées » ne peuvent plus être des horizons aussi structurants que dans l’époque précédente, caractérisée par la rareté informationnelle.
Par ailleurs, contrairement aux Néerlandais (mais aussi aux Scandinaves dans un autre registre), nous n’avons pas réussi à élaborer une véritable alternative à la médiathèque. Dans une étude réalisée pour la Bpi (et pas encore publiée à ce jour) Raphaël Besson arrive à la même conclusion : les bibliothèques françaises n’ont pas connu de révolution majeure depuis l’avènement des médiathèques. Elles ont plutôt absorbé une multitude de changements incrémentiels qui, en l’absence de cap clair, ont apporté autant de missions nouvelles que de questions de fond irrésolues (des questions du type : est-ce notre métier ?, est-ce notre rôle ?, une médiathèque est-elle le lieu pour ça ?).
L’idée de bibliothèque troisième lieu/tiers-lieu aurait tout à fait pu jouer le rôle de nouveau modèle (et elle en est encore capable selon moi), mais ses partisans en France se sont trop souvent limités à des slogans ou des retours d’expérience, sans outillage conceptuel, méthodologique ou technique, sans vision ou portage politique. Or, toutes ses composantes sont essentielles pour qu’un modèle s’impose.
La bibliothèque d’expérience est une notion intéressante, qui mérite encore selon moi d’être exploitée, bien qu’elle ne soit pas toute neuve, car elle réunit la plupart des qualités que l’on attend d’un modèle opérationnel. Elle est également compatible avec l’idée de bibliothèque tiers-lieu, qu’elle permet d’outiller et de compléter.
Surtout, elle propose une réponse originale à la question « qu’est-ce qu’une bibliothèque ?», distincte de celle du modèle médiathèque. Plutôt que de faire des bibliothèques des lieux d’accès à des ressources, elle en fait des lieux d’accès à un environnement : un cadre autant qu’un contenu, un milieu sensible plutôt qu’un simple service.
























