De quoi s’agit-il ?
Commençons par être concret, puisque le format est atypique : la Boussole des bibliothèques, c’est un ensemble de fiches illustrées, rangées dans une boîte cartonnée, accompagnées d’un manuel et de quelques ressources supplémentaires à télécharger.
Au-delà de la forme, c’est surtout un outil d’aide à la conception des bibliothèques publiques, qui peut être utilisé pour analyser un lieu existant, repenser une organisation, rédiger un PCSES ou un programme architectural, ou simplement débattre en équipe ou lors d’une formation. La Boussole synthétise un large pan de la réflexion sur le lieu bibliothèque que j’ai menée depuis 2020 environ et qui a abouti à la création de Chemins faisants en 2023.
Les espaces physiques y occupent évidemment une place centrale, mais pas exclusive. La Boussole traite en fait les 3 grandes dimensions d’un lieu répertoriées par l’agence d’urbanisme STIPO, le hardware, le software et l’orgware, ou, pour le dire de façon moins jargonnante :
- l’aménagement physique du lieu,
- les usages, activités et animations qu’il accueille,
- l’organisation qui le fait vivre.
Tout cela est balayé à travers 40 principes répartis en 4 rubriques, réunissant au total 160 critères de conception, qui sont autant de conseils, bonnes pratiques ou points de vigilance. Malgré la complexité de fabrication d’un jeu de fiches par rapport à un livre, ce format me semblait absolument indispensable pour rendre digeste ce copieux menu.
Rendre opérationnelle l’idée de bibliothèque tiers-lieu
La finalité de la Boussole n’est pas d’accompagner n’importe quel projet de bibliothèque publique : elle cible spécifiquement les établissements municipaux ou intercommunaux qui se reconnaissent dans la notion de tiers-lieu.
Malgré les malentendus qui entourent ce concept (voir mon billet à ce sujet), il me semble encore, à l’heure actuelle, le plus efficace pour donner un cap à notre métier, à la fois sur le plan des idées (en connectant la réflexion sur le devenir des bibliothèques à des enjeux plus larges concernant les espaces publics) et du point de vue rhétorique (en ramassant en un seul mot d’ordre toute une vision professionnelle).
Sa principale faiblesse dans le discours professionnel français est de trop souvent virer à l’injonction abstraite. La Boussole vise à corriger ce problème en rendant l’idée de tiers-lieu opérationnelle.
Mais, au fait : qu’est ce qu’une bibliothèque tiers-lieu ? Pour moi, c’est assez simple : il s’agit d’un modèle d’établissement qui, en plus de ses missions culturelles, éducatives ou patrimoniales, assume pleinement sa nature de lieu public multifonction, qui autorise et encourage le séjour sur place, les interactions et les usages collectifs, même si c’est simplement pour passer le temps ou pour voir des gens. Une bibliothèque tiers-lieu reste un lieu culturel et un service documentaire, mais c’est avant tout un lieu de vie, pensé pour les gens plutôt que pour les livres.
Un modèle de bibliothèque, tel que l’a défini Anne-Marie Bertrand, n’est ni un exemple à imiter, ni une norme, ni une injonction : c’est la mise en forme tangible (à travers des espaces, une offre, une organisation) d’un objectif à atteindre, partagé collectivement et ancré dans un projet politique. Au-delà de son contenu propre, un modèle se définit souvent par contraste avec des modèles alternatifs (avec lesquels il est en compétition) ou plus anciens (qu’il ambitionne de supplanter).
En France, le modèle du tiers-lieu s’oppose évidemment au modèle médiathèque qui a pris forme dans les années 1970 et qui a été dominant jusqu’aux années 2000. Ce type d’établissement est en crise depuis l’apparition du Web et surtout, il n’a jamais réussi à accomplir l’ambition de démocratisation culturelle dont il était porteur.
Malgré une multiplication par 4 du nombre d’établissements depuis les années 80, le nombre d’usagers inscrits à l’échelle nationale n’a quasiment pas bougé depuis plus de 20 ans et le taux d’inscrits plafonne toujours autour de 10 ou 11% (le premier arrêté annuel sur le droit de prêt recensait 6,89M d’inscrits en 2004, soit 11,1 % de la population, le dernier en date en recense 6,97M, soit 10,1 %). Dans le même temps, au nord de l’Europe, les pays qui ont une autre vision des bibliothèques touchent bien plus de monde (Pays-Bas : environ 20% d’inscrits, Danemark : environ 30%).
Dans une étude menée pour la Bpi, et dont seule la conclusion générale a été diffusée, Raphaël Besson note que, malgré les débats sans fin sur le « troisième lieu » , la France n’a pas inventé de nouveau modèle depuis les années 2000. Les bibliothèques ont bien connu des évolutions depuis 25 ans, mais elles ont été surtout incrémentielles et organisationnelles (développement des réseaux, diversification des métiers), sans émergence d’un nouveau paradigme.
Je rejoins ce constat et j’en défends même une version plus sévère. D’après ce que je constate sur le terrain, beaucoup de bibliothèques flambant neuves créées aujourd’hui en 2026 auraient tout aussi bien pu voir le jour en 2006.
C’est particulièrement frappant si on se focalise sur les espaces physique. J’en veux pour preuve une expérience que je fais fréquemment avec Chemins faisants : je reçois régulièrement des sollicitations de collectivités, d’élus ou de bibliothécaires, en fin de course dans un projet de nouveau lieu, qui se rendent compte, un peu tard, sur les plans d’aménagement finaux, que leur future bibliothèque ne ressemble en rien à ce dont ils avaient rêvé. On va par exemple y trouver des rayonnages alignés en épis et saturés de collections, peu ou pas de dispositifs de merchandising, des espaces de sociabilité inexistants ou repoussés en périphérie, une absence de travail sur les ambiances, aucun agencement sur mesure, des animations repoussées dans une salle polyvalente sans âme, une absence de réflexion sur le mobilier et les postures d’accueil, etc. Il est généralement trop tard pour intervenir malheureusement.
La Boussole et une grande partie du travail que je mène avec Chemins faisants visent à bousculer ce statu quo.
Outiller des professionnels en attente
La Boussole s’adresse à un large public : bibliothécaires ou cadres de la fonction publique territoriale pilotant des projets de lecture publique, étudiants en sciences de l’information, architectes, programmistes, agenceurs ou fournisseurs de mobilier… Mais en la rédigeant, j’avais surtout en tête un certain profil de collègues : celles et ceux qui sont intéressés, voire résolument convaincus, par l’idée de tiers-lieu et par le besoin de faire évoluer la lecture publique en France, qui admirent certaines avancées réalisées en Europe du nord, mais qui manquent d’éléments de langage, de concepts, d’arguments ou d’exemples, notamment face à des interlocuteurs moins convaincus, voire hostiles.
Un évènement anecdotique a fonctionné comme un déclencheur. Il y a un peu plus d’un an, j’avais rédigé un billet de blog dans lequel j’avais partagé une première ébauche de la Boussole, sous forme de schéma circulaire. Je n’avais alors aucun projet éditorial en tête. Ce visuel avait, à ma grande surprise, suscité beaucoup d’engagement en ligne, notamment sur LinkedIn.
Cette simple image avait généré un nombre élevé de partages et de réactions positives (417 sur le compte de Chemins faisants, la moyenne tournant plutôt autour de 100 pour les posts en lien avec le blog), mais également des railleries ou des attaques en proportion équivalente, certaines en provenance de professionnels occupant des positions d’autorité.
Cette réaction ambivalente m’a convaincu de rédiger la Boussole. Je me suis dit qu’il n’était pas possible de laisser les professionnels enthousiastes à la merci des réfractaires… qui sont trop souvent leurs chefs ! Quant aux critiques de ces derniers, elles méritaient une réponse structurée, au-delà de la passe d’armes en ligne.
Un rapide échange avec Clotilde Vaissaire-Agard, des éditions Klog, et le projet était lancé.
Un simple recueil de recettes ?
Sur le plan personnel, la Boussole découle également de mon amour des boîtes à outils, des canevas, des guides, des jeux de cartes professionnels divers et variés, qui date de ma rencontre avec le design thinking.
Ce type d’outil est décrié par nombre de professionnels du design qui les considèrent comme des catalogues de recettes simplistes. Ce n’est pas le cas de la tradition dans laquelle je m’inscris : celle de la conception centrée sur l’humain. En effet, s’il y a des constantes dans le comportement humain (et il y en a, comme le démontrent les sciences humaines), il doit également y avoir des constantes de conception des lieux, des espaces, des services ou des interfaces qui se destinent aux humains. Et ces constantes méritent d’être répertoriées.
Cette ligne de raisonnement est par exemple celle de l’architecte britannique Christopher Alexander dans son célèbre ouvrage A Pattern Language (Oxford University Press, 1977). Alexander et ses co-auteurs y décrivent 253 patterns qui constituent autant de solutions récurrentes à des problèmes récurrents de conception architecturale.
La démarche d’Alexander est une inspiration immense, mais je pourrais aussi bien citer, dans un registre moins monumental et plus récent, les excellents livres de Ben Channon qui répertorient les caractéristiques des lieux produisant du bien-être. Les beaux livres de Channon, qui sont abondamment illustrés, ont été un modèle pour l’aspect graphique de la Boussole.
Le placemaking comme socle
Une simple liste de bonnes pratiques, aussi pertinente soit-elle, reste anecdotique si elle n’est pas assise sur un socle conceptuel qui la structure.
En 2019, j’avais partagé une liste de 100 items à analyser pour auditer une bibliothèque, qui constituait, d’une certaine façon, la toute première itération de la Boussole. Dans le billet où je présentais cet outil, je reconnaissais son manque de systématisme et je regrettais de ne pas avoir encore trouvé le bon fil rouge.
J’ai fini par en trouver un dans le placemaking, un mouvement d’idées d’origine nord-américaine qui vise à réinventer les lieux publics en partant de l’humain. Les 4 rubriques de la Boussole sont ainsi issues d’un schéma très connu élaboré par Project for public spaces, l’organisation phare du placemaking (voir l’illustration ci-dessous).
Gravitant autour du placemaking, on trouve de nombreuses figures, qui ne se réclament pas toujours explicitement de ce mouvement, mais qui en partagent la philosophie centrée sur l’humain, l’expérience, les sens ou les usages : Jane Jacobs, William Whyte, Kevin Lynch, Herman Hertzberger, Jan Gehl, Bill Hillier, Rosan Bosch... Ils sont essayistes, urbanistes, architectes ou psychologues. Ce sont des références dans leurs domaines mais la plupart d’entre eux sont peu ou pas connus dans le monde des bibliothèques. Ils sont abondamment cités dans la Boussole. J’espère toutefois avoir évité le pédantisme : l’idée était surtout de donner aux curieux et curieuses les moyens d’aller plus loin et d’accéder aux sources primaires de mes recommandations.
La Boussole des bibliothèque comporte 4 rubriques et 40 thématiques, associées chacune à 4 critères de conception (160 critères au total).
Les 4 rubriques de la Boussole sont calquées sur les 4 segments du célèbre schéma élaboré par PPS baptisé What Makes a Great Place.
Un support de discussion plutôt que de notation
Avec ses 160 critères de conception, la Boussole ressemble beaucoup à un référentiel. Qui dit référentiel dit standard, donc norme, donc notation. Ce glissement est naturel, et bien que le principe d’une évaluation sur critères soit très éloigné de l’esprit du placemaking, il a parfois inspiré des cadres d’évaluation notés, comme le Place Standard Tool du gouvernement écossais.
Dans mes missions de conseil et de conception, c’est d’ailleurs de cette façon que j’utilise la Boussole (dans une version évidemment un peu différente de celle qui est publiée par Klog). Dans les projets que j’accompagne, je donne presque toujours une note au lieu existant et aux différents scénarios d’évolution que je propose (voir un exemple ci dessous). Dans ce cadre cependant, l’outil est accompagné du regard du consultant et lui est subordonné : certains critères sont évacués, d’autres sont transformés, reformulés ou pondérés en fonction du contexte.
Une version sous forme de fiches, offerte une fois pour toutes aux lecteurs, perdait cette souplesse. La V1 de la Boussole comportait une grille de notation mais les relectrices que j’ai sollicitées m’ont fait remonter de nombreux problèmes pratiques : « pourquoi 3 points pour cela et 4 points pour cela ?« , « ce n’est pas applicable dans un petit établissement« , « ça dépend beaucoup du contexte« , « c’est pertinent pour une construction mais pas pour la transformation d’un lieu existant » , etc.
En fin de compte, j’ai abandonné le principe des notes (tout en conservant, pour des raisons de lisibilité, une gradation par niveau d’impact des conseils présents sur chaque fiche). Dans la version publiée, la Boussole est donc davantage un outil de discussion et de réflexion qu’un outil de notation.
Extrait de l’audit d’un établissement réalisé par Chemins faisants.
Couleur foncée : évaluation de l’existant. Couleur claire : évaluation du scénario d’évolution proposé.
Je me suis rendu compte en rédigeant la Boussole que ce type d’évaluation nécessitait l’expertise d’un consultant et n’était pas transposable tel quel dans un jeu de fiches.
La suite vous appartient…
J’arrive au bout de ce billet rétrospectif. La Boussole des bibliothèques peut d’ores et déjà être commandée en ligne chez KLOG. Pour vous en donner un avant-goût, je reproduis à la suite de ce billet quelques exemples de fiches.
Un outil professionnel qui en resterait au stade des bonnes intentions ou qui prendrait la poussière sur une étagère ne servirait à rien. J’ai élaboré cette Boussole pour qu’elle soit déballée, utilisée, partagée, discutée, et même (c’est conforme à sa philosophie), contestée et amendée.
L’étape suivante vous appartient donc, futurs utilisateurs ou utilisatrices, et je suis impatient de prendre connaissance de vos retours !
Remerciements
La Boussole est éditée par les éditions KLOG. Je remercie vivement Clotilde Vaissaire-Agard et Alain Patez : fabriquer un tel produit n’a pas été une mince affaire et leur accompagnement a été précieux !
Je remercie également mes relectrices : Valérie Beudon, Amandine Jacquet, Violaine Kanmacher, Hélène Kloeckner, Camille Lefebvre et Ségolène Trapletti. Leurs regards acérés ont été très utiles pour rendre mon premier jet plus compréhensible et plus utilisable.
Un jeu de fiches est bien plus coûteux à produire qu’un livre, et la Boussole n’aurait pas pu voir le jour, être diffusée à large échelle et commercialisée à un prix maîtrisé (35 €) sans le soutien de deux entreprises qui ont choisi de la sponsoriser : Bibliotheca et Silvera. Un grand merci à elles, en particulier à Chadid Houssa (responsable marketing, Bibliotheca) et Bertrand Guillemot (directeur Pôle Éducation et Médiathèque, Silvera).
Faire évoluer les bibliothèques vers un nouveau modèle est forcément une aventure collective, qui ne peut pas être menée sans travailler de concert avec les entreprises qui les équipent. Il est donc réconfortant de se sentir soutenu par ces deux acteurs majeurs du monde de la lecture publique.




